Tout dépend de notre engagement à changer notre façon de vivre

( Abdennour Bidar, 2 avril 2020)

Et après? Après cette période étrange et douloureuse de confinement, qu’allons-nous faire? J’entends beaucoup d’appels, ces derniers jours, pour que la vague de cette pandémie produise dans notre humanité souffrante et égarée un choc de conscience! Ces voix veulent croire que la terrible épreuve que nous traversons tous à l’échelle planétaire –plus de 2 milliards de personnes déjà confinées sur tous les continents- va être salutaire, qu’elle sera la chance paradoxale, l’opportunité terrible qu’il nous fallait! Edgar Morin espère ainsi que l’événement nous fasse “ressentir plus que jamais la communauté de destin de toute l’humanité” (Libération, 27/03/2020) et d’autres paroles puissantes et justes nous exhortent à tout faire pour que l’ampleur et la dureté de l’adversité solidarisent notre humanité entière dans la décision de changer de paradigme. À tout faire, tous ensemble, pour qu’ait lieu enfin la grande révolution que nous attendons hors de ce système insensé qui détruit tout le vivant, nature et société, qui asservit nos existences et étouffe nos âmes… ce système fou dont la situation folle imposée par un virus est comme l’un des visages les plus grimaçants et menaçants. À tout faire donc pour entreprendre de changer radicalement nos façons d’être, de produire, de consommer, de travailler, de vivre les uns avec les autres et avec la nature. 

Certains semblent persuadés d’ailleurs que dès la fin de la pandémie va venir le temps d’une communauté humaine tout entière réveillée et ressoudée par l’épreuve, et qui, littéralement transfigurée, ne vivra plus dès lors que d’écologie, d’entraide et de paix. Les plus enthousiastes nous invitent même à assister à une série de petits miracles qui vont dans ce sens: regardez, nous disent-ils, comment face au virus, nous réalisons tous que, riches et pauvres, nous sommes à égalité de vulnérabilité; regardez de quelle façon la pollution a baissé, les conflits qui s’arrêtent, toutes ces nouvelles solidarités virtuelles qui se développent spontanément, et voyez comment les familles retrouvent le temps de se parler, comment chacun même retrouve le temps dont il manquait pour méditer sur lui-même. 

On repassera de l’anormalité extraordinaire du confinement immobile à l’anormalité ordinaire de l’affairement fébrile. Deux enfermements, l’un chez soi, l’autre “hors de soi”, dans une existence éparpillée qui n’a rien à voir avec l’essentiel.

Soit. Je partage cet optimisme. Mais je voudrais ici rappeler que l’optimisme est une responsabilité– le mot est du philosophe Alain. L’épidémie à elle seule ne pourra rien pour nous. L’épreuve à elle seule ne sera pas salvatrice. Bien au contraire, elle risque fort de nous précipiter demain dans une situation bien pire. Ce que nous observons de positif durant ce temps suspendu du confinement s’évanouira aussitôt que les “affaires” auront repris, que chacun sera à nouveau accaparé par sa vie d’avant, si nous ne faisons pas davantage que nous émerveiller, un peu béats, et si nous nous contentons de nous mettre à croire en des lendemains qui chantent. Retrouver l’espérance c’est bien, tout faire pour qu’elle se concrétise, c’est mieux. Notre optimisme n’aura donc raison que si nous sommes assez nombreux à prendre, dans cette période même de confinement, la décision, la vraie détermination à ressortir demain de chez nous pour nous engager, nous battre au quotidien et au long cours, en commençant par changer notre propre façon d’être et de vivre. 

Sinon, que va-t-il se passer? On aura laissé les grandes voix prêcher dans le désert et retourner au silence, une fois de plus. On aura imaginé en rêve un beau “Demain”, une fois de plus. On aura pris la décision fictive de changer de vie, une fois de plus. Bref, on se sera fait encore une fois des illusions sans aucune force, ni danger réel pour le système et l’empire de son emprise. Et contrainte financière oblige, on reprendra le cours de notre vie normale… ou plutôt de cette vie anormale dans laquelle, du matin au soir, nous courons sans queue ni tête. On repassera de l’arrêt total à l’agitation totale, de l’anormalité extraordinaire du confinement immobile à l’anormalité ordinaire de l’affairement fébrile. Deux extrêmes, deux folies, deux enfermements en réalité, l’un chez soi, l’autre perpétuellement “hors de soi” dans une existence éparpillée entre mille buts et tâches qui n’ont pour la plupart à peu près rien à voir avec l’essentiel de ce qui devrait nous occuper. Car nous étions déjà enfermés mais nous ne le savions pas, ou pas encore assez. Enfermés dans un système de société et de civilisation devenu absolument insensé, qui nous fait tourner sans fin dans la roue du travail et de la consommation, qui ne se préoccupe que de nous faire fonctionner comme des robots toujours plus performants, de nous élever en batterie comme un bétail qu’on fait trimer et qu’on engraisse –et qu’on confine lorsqu’il faut protéger sa force de travail pour garantir ainsi l’avenir de ce qu’elle rapporte à une caste de super riches qui confisque l’essentiel de la richesse produite.

Croit-on donc que la fin du confinement sera la fin de l’enfermement? Croit-on qu’en ressortant de chez nous, on va s’échapper de la vraie prison où nous maintient le système? Il faudrait être bien naïf pour le croire! La réalité est que nous n’allons faire que rejoindre notre régime habituel d’enfermement. Et on peut raisonnablement prévoir que ce régime va se durcir dans des proportions inconnues jusqu’ici, jusqu’à l’insupportable. Pourquoi? Parce que le système va mettre tout le monde à marche forcée pour “faire repartir l’économie”. Il va vouloir récupérer l’argent qu’il a perdu, et nous édifier pour cela avec des grandes leçons de “solidarité collective”, tout en n’oubliant pas de culpabiliser et de punir les mauvais tire-au-flanc qui essaient de se soustraire au saint effort de rembourrer les côtes amaigries du veau d’or. Les conditions de la vie sociale, du travail, vont ainsi devenir encore bien plus difficiles, asservissantes, démoralisantes, violentes. Elles vont faire des dégâts humains considérables à toutes les échelles, et bien sûr ce sont les plus vulnérables qui, toujours plus nombreux, vont en payer le prix le plus lourd. De quoi donc va-t-on réellement sortir, je vous le demande? Et je veux bien espérer mais mesure-t-on bien, dans le camp des optimistes et des chantres de la révolution de civilisation, la force de frappe du rouleau compresseur libéral?

Le système va mettre tout le monde à marche forcée pour “faire repartir l’économie”. Il va vouloir récupérer l’argent qu’il a perdu.

Face à la puissance hégémonique du système en place, combien de forces sont-elles prêtes à entrer en lutte, en résistance? Faudra-t-il attendre que la folie destructrice du désordre établi nous précipite tous dans le chaos pour que des ruines du monde ancien surgisse un renouveau? Ou bien peut-on encore croire que l’on va pouvoir s’en sortir avant, de justesse et sans passer d’abord par la case “destruction totale” et “effondrement”? Les grands bouleversements historiques, dans le sens d’un progrès, sont souvent le fait d’une minorité plus consciente. Tant mieux, car ce que l’on observe très majoritairement aujourd’hui, ce sont des masses mondiales conditionnées et tétanisées par la peur autant que par l’obsession matérialiste de la consommation, et qui vont être contentes que demain des pouvoirs toujours plus autoritaires les privent de toujours plus de liberté pour être bien sûres d’être “protégées” et bien nourries –je devrais dire gavées. Tout le monde aime la liberté mais personne n’en veut. Cherchez l’erreur. C’est la même qui se reproduit depuis des millénaires, relisons La Boétie: lorsque le monde dans lequel il vit lui fait assez peur, l’homme entre de son plein gré dans la servitude de celui qui prétend pouvoir le protéger. 

Combien donc d’entre nous vont résister à la peur, garder la tête froide et conserver leur esprit critique, développer les ressources d’imagination créatrice et les forces de combat pour penser et construire ensemble une réelle alternative? Les collectifs de citoyens conscients, nombreux à s’agglomérer sur le Net en ce moment, seront-ils assez pérennes et puissants demain pour faire émerger quelque chose d’autre? La crise va certes déstabiliser les pouvoirs en place mais la demande d’ordre et de sécurité risque d’être bien plus grande que l’esprit de révolution et d’aventure. Il me semble, par conséquent, que toutes ces forces et ces intelligences de changement doivent, au lieu d’espérer un peu facilement en une sortie de crise heureuse et rédemptrice, plutôt se préparer à avoir encore devant elles de longues années de lutte obscure et souterraine. De longues années d’humilité. De longues années d’efforts invisibles passées à semer dans un sol ingrat les graines d’un renouveau qui, s’il doit germer un jour, ne le fera plus probablement que bien plus tard –bien après que soit passé le fléau de ce maudit virus. 

Je n’aurai pour l’heure, par conséquent, qu’un seul conseil. La patience dans l’épreuve et dans l’espérance. La patience et la persévérance dans l’invention d’un nouveau modèle de société et de civilisation. L’aurore finit toujours par arriver, même après la nuit la plus noire. D’ici là, essayons de ne pas tous céder à la panique ni, à l’inverse, à la “pensée magique” de croire que le changement serait déjà là, à portée de main. Galvanisons, coûte que coûte, notre résolution à mettre en œuvre ce changement dès notre libération. Mettons à profit l’enfermement lui-même pour fortifier en nous-mêmes cette résolution et notre foi en un avenir meilleur. Il le faut et ce sera demain plus difficile encore parce que sans doute d’autres épreuves nous attendent, toujours plus lourdes au fur et à mesure que nous nous serons enfoncés plus bas dans l’impasse. 

Tâchons donc dès maintenant de nous mettre en réseau, virtuel et réel -comme par exemple le réseau de solidarité auto-organisé #COVID- ENTRAIDE FRANCE– nous tous qui partageons le même constat de l’absurdité de la civilisation et de son scandale mais qui avons pris la décision d’y résister de toutes nos forces- quand bien même nous ne verrions pas de notre vivant le résultat de notre lutte. Et si l’aube arrive plus tôt que prévu, tant mieux.

Relions-nous pour réfléchir et en vue d’agir ensemble, dès la sortie du confinement, à ce nouveau paradigme de civilisation dont nous avons le plus urgent besoin. 

Quel sera ce nouveau paradigme? Quelle peut être son idée de base, simple, dont le sens, l’intérêt seront immédiatement compréhensibles par tous? Qui que nous soyons, où que nous vivions sur la planète, une même évidence et une même souffrance nous sautent aux yeux: nous avons rompu nos liens nourriciers, notre lien de proximité et de respect à la Mère Nature, notre lien de solidarité et de compassion aux autres à force de trop d’individualisme, et jusqu’à notre lien à nous-mêmes dans des vies absurdes ou superficielles. Voilà le dénominateur commun de toutes nos crises: la souffrance ou rupture de nos liens essentiels, notamment ce triple lien vital qui nous fait respirer, ouvrir grands nos poumons et notre cœur, grandir en humanité: le lien à soi, le lien à l’autre, le lien à la nature. Avec ce triple lien viennent naturellement pour nous le sens et la joie de la vie. Ni plus ni moins. Car le sens de la vie, n’en déplaise aux relativistes et aux nihilistes, est d’être en accord avec soi, de vivre en fraternité avec autrui et en harmonie avec la nature. Telle est la formule de la grande santé humaine.   

Le sens de la vie est d’être en accord avec soi, de vivre en fraternité avec autrui et en harmonie avec la nature. Telle est la formule de la grande santé humaine.

Voilà donc un nouveau paradigme possible: la vie bien reliée. Et voilà du même coup un objectif majeur pour les luttes de demain qui commencent aujourd’hui: réparer ensemble le tissu déchiré du monde. Ce but est capable aussi bien de les exalter en leur offrant une visée aussi spirituelle que politique, et de les rassembler dans leur diversité en une communauté de combat. Entre celui qui lutte pour sauver la biodiversité, celui qui s’engage pour les malades, les isolés, les déracinés, tous les souffrants, et enfin celui qui médite chaque jour pour trouver, au fond de son propre cœur, le lien sacré à la vie tout entière, ce sera le même engagement partagé dont chacun trouve et fait sa propre part. Car tous ceux-là auront entrepris, chacun sur un plan, de retisser un morceau du grand tissu déchiré. Il y a mille et une façons de le faire, en soi-même ou hors de soi. À chacun de trouver sa façon, de mettre ou remettre sa vie dans l’alignement de son moi profond; de faire quelque chose pour le bien commun; de retrouver un contact vivant et régulier avec la terre, l’eau, les arbres, les animaux, le ciel. Et pendant ce temps du confinement qui nous est imposé, c’est peut-être la première question avec laquelle nous avons rendez-vous: quels sont les liens que je peux réparer? Là tout de suite, avec ceux en compagnie de qui je vis le confinement. Ce lien de sollicitude, de bienveillance, de partage, d’amour que j’avais un peu oublié ou négligé. Et demain, dehors, dans mon métier ou mon engagement bénévole, dans mon quartier ou sur mes réseaux, ce lien d’engagement et de combat qui va redonner à nos vies une belle et grande direction. Comment donc vais-je pouvoir rejoindre, dès aujourd’hui, l’armée des ombres, cette grande armée des Tisserandes et Tisserands qui ont entrepris de changer de vie pour changer la vie? Et qui œuvrent souterrainement au monde d’après?   

Il y a là un principe de base possible pour la future civilisation humaine, si toutefois elle doit voir le jour. J’ajouterais cependant une dernière chose, décisive à mes yeux. C’est formidable de se donner un but mais encore faut-il s’en procurer le moyen le plus efficace et le plus nécessaire. Or en l’occurrence, si nous voulons reconstruire ce triple lien il faut pouvoir y consacrer une part importante de son temps. La tâche, en effet, est tellement immense que nous n’aurons aucune chance d’y parvenir si nous ne pouvons pas lui donner l’essentiel de notre énergie et de nos journées. Certains ont déjà l’opportunité de s’y investir dans leur métier, lorsque celui-ci crée du lien ou en restaure. Mais beaucoup trop de vies sont aujourd’hui accaparées et gaspillées par des jobs qui non seulement n’ont pas tellement de sens autre que celui de gagner sa croûte mais qui ne permettent en rien de participer à raccommoder le tissu déchiré du monde… et qui même souvent contribuent à le défaire encore plus. La première question à se poser collectivement est par conséquent: comment libérer le temps des gens, de tous les gens qui en ont besoin pour apporter leur contribution et leur renfort à la recréation de tous nos liens brisés? 

Ma réponse est celle que proposent actuellement de plus en plus de penseurs et de militants: il faut instaurer un revenu de base, décent pour vivre, qui libère de la contrainte économique toutes celles et ceux qui en auraient besoin, et qui en feraient la demande pour prendre leur part de la reconstruction de la civilisation humaine comme grand écosystème des liens vitaux à soi, aux autres et à la nature. Inventons donc ce qu’André Gorz appelait déjà au XXème siècle “la civilisation du temps libéré”. Et puisque toute lutte politique doit commencer par une revendication concrète, dont le bénéfice parle à tout le monde, je propose ainsi que ce revenu universel devienne maintenant l’étendard de ralliement de toutes les Tisserandes et tous les Tisserands du monde. Car lui seul pourra nous permettre de reprendre la maîtrise de notre temps… comme le fait un peu le confinement, qui à sa manière pénible et dans le meilleur des cas nous permet de faire déjà l’expérience d’une vie qui s’appartient à nouveau. Et ce temps retrouvé va lui-même libérer des espaces: des espaces où se parler pour s’aider mutuellement à trouver pour chacun sa “juste place” dans le projet de réparer le tissu déchiré; des espaces où planifier et coordonner toutes les actions à mener ensemble pour y arriver, des espaces que j’appelle pour cela “maisons du temps libéré” -qu’elles soient virtuelles ou réelles– parce qu’on y vit en commun le projet de réconcilier la grande famille humaine, et elle-même avec la famille encore plus vaste du vivant.

 “Les Tisserands” de Abdennour Bidar, éditions Les liens qui libèrent

REFERENCE :https://www.huffingtonpost.fr/entry/avant-le-coronavirus-nous-etions-deja-enfermes-mais-nous-ne-le-savions-pas_fr_5e84a604c5b6871702a8121c?ncid=other_email_o63gt2jcad4&utm_campaign=share_email

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