La double peine des pays pauvres

La double peine des pays pauvres

( Alain Frachon, Le Monde , 19/6/2020)

Au début, le virus a fait un choix « social » si l’on peut dire : le Covid-19 a frappé prioritairement le monde riche. Certes, la Chine reconfine  ces jours-ci à Pékin, mais l’ensemble des pays les plus développés sortent, cahin-caha, de la tourmente sanitaire. Ce n’est pas le cas au « Sud ». Nombre de pays en voie de développement, et certains parmi les plus pauvres d’entre les pauvres, livrent aujourd’hui une double bataille – contre un coronavirus encore pleinement toxique et contre la récession venue du Nord. Situation inédite depuis des dizaines d’années dans le monde, la lutte contre la pauvreté recule.

Face à la pandémie, les profils au Sud restent très divers. Certains des pays à économies émergentes (Inde, Brésil) sont durement touchés, mais aussi l’Afghanistan, le Pakistan, le Népal, le Pérou. Peut-être protégée par sa jeunesse, l’Afrique semble relativement épargnée, mais pas partout. Ailleurs, comme au Machrek, le mélange Covid, conflits, récession provoque ou entretient des drames humanitaires sans fin.

Les chiffres ne disent qu’une part de la réalité. La Banque mondiale annonce pour 2020 une contraction de la richesse globale de 5,2 % se répartissant ainsi : − 7 % pour les pays développés (dont − 9,1 % pour la zone euro) et − 2,5 % pour les pays en développement. Epargnés, ces derniers ? Nullement. L’estimation de la Banque mondiale rend mal compte de ce qu’ils vivent ou vont vivre : l’impact cumulé d’une série de maux qui les frappent plus particulièrement. Au bout de cette spirale d’avanies, il y a l’extension du  domaine de la faim, l’explosion de la dette et la perspective de forts troubles intérieurs.

Grand manitou de la macroéconomie au quotidien Financial Times, Martin Wolf observait récemment que l’économie mondiale allait en 2020 connaître le « choc le plus profond jamais enregistré en temps de paix depuis cent ans ». « Il pèsera plus sur les plus fragiles que sont les économies émergentes ».  Il y a plusieurs raisons à cela. Quand il s’agit de combattre simultanément le virus et la récession, l’absence d’Etat-providence – inexistant ou embryonnaire au Sud – se fera cruellement sentir. Dans un pays comme l’Inde, l’une des plus brillantes des économies du groupe émergent, la part de la richesse nationale consacrée à la santé ne doit pas dépasser 2 % du produit intérieur brut (PIB) – comparés aux 11 % en Allemagne ou en France.

La situation est semblable au Pakistan. Elle est catastrophique en Afghanistan, dépourvu de l’esquisse même d’un Etat social et qui doit affronter virus, guerre et effondrement économique ( Le Monde du 10 juin). En cascade et conséquence de la chute de la croissance au Nord viennent s’ajouter, pour nombre de pays du Sud, la diminution ou l’arrêt des contributions des expatriés, la baisse des cours des matières premières et, au Maghreb ou en Asie du Sud-Est, le coup porté au tourisme. L’ensemble pèse d’autant plus fort sur des Etats souvent déjà lourdement endettés et, contrairement à ceux du Nord, sans grande capacité d’emprunt.

La crise due au coronavirus est une catastrophe qui « remet en cause la réduction de la pauvreté à l’ œuvre depuis un quart de siècle »,écrit, dans Les Echos, la professeure Akiko Suwa-Eisenmann, de l’Ecole d’économie de Paris. Le chef des économistes du Programme alimentaire mondial de l’ONU, Arif Husain, sonne l’alarme dans  le New York Times :« une crise globale de la faim » menace.  Ici et là, en Afrique ou ailleurs, s’installe, selon lui, une  « situation de sous-alimentation aiguë qui va sans doute toucher quelque 250 millions de personnes ». Manière technocratique de dire que la famine rôde alentour ? Arif Husain observe encore :  « Phénomène constant dans l’histoire, quand des peuples sont confrontés à la guerre, à des désastres naturels ou à la faim, ils émigrent (…) et ce sera le cas aujourd’hui, il faut s’attendre à une très probable nouvelle vague de réfugiés. »

Démondialisation                                                                                                                                                                    

Dans les pays émergents et dans ceux qui sont en voie de développement, la lutte contre le Covid et la crise économique supposeraient, estime l’ONU, de mobiliser 2 500 milliards de dollars (environ   2.200 milliards d’euros). Le virus détruit les finances publiques des plus pauvres – c’est le cas en Equateur, en Zambie, en Jamaïque, au Tchad, en Bolivie, au Zimbabwe, mais aussi au Liban. Ces pays sont déjà massivement endettés, avec des pourcentages exorbitants de leur budget consacré à la dette.

En Afrique subsaharienne, le service de la dette représente une somme supérieure à celle consacrée à la santé. Des institutions comme la Banque mondiale et le FMI peuvent allonger les maturités. Vingt des plus riches des pays prêteurs ont déclaré un moratoire sur les remboursements. Certaines dettes seront annulées.

Mais nombre de pays du Sud, profitant de la faiblesse des taux d’intérêt, se sont endettés auprès d’institutions privées. On compte ici en milliards de dollars. Les prêteurs privés ne seront pas aussi accommodants que les autres. Beaucoup de ces dettes arrivent à maturité. Le FMI et la Banque mondiale s’attendent à un nombre record de pays se déclarant simultanément en défaut de paiement.

A plus long terme se profile peut-être la menace d’une certaine forme de démondialisation, à tout le moins de rerégionalisation des chaînes de valeur et du commerce mondial. Le groupe des pauvres et des émergents est dans le collimateur : son développement est lié à la globalisation économique. Celle-ci a créé des pauvres au Nord, mais elle a réduit comme jamais l’extrême pauvreté dans les pays en voie de développement. Chez ceux-là, avec plus d’impatience que partout ailleurs, on attend le vaccin ou quelque autre remède. Il faudra produire à des milliards d’exemplaires. Et distribuer gratuitement.

REFERENCE :

https://journal.lemonde.fr/data/874/reader/reader.html?t=1592757492235#!preferred/0/package/874/pub/1222/page/26/alb/75298

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