Petit tour d’horizon du réemploi et de la déconstruction

Cet article est le résultat d’un travail documentaire mené dans le cadre des activités de l’asbl Rotor au sein du projet Interreg NWE FCRBE. Son auteure, Adeline Van Hoof, a travaillé avec Rotor de 2013 à 2018 et fait partie du conseil d’administration de l’asbl.

« Tout ce que vous voyez va être démoli et mis au container ». Nous sommes au cinquième étage d’un immeuble de bureaux qui borde un rond point célèbre à Bruxelles. Derrière une cloison vitrée, on devine aux renfoncements dans la moquette beige claire qu’une large table occupait l’espace jusqu’il y a peu. Des luminaires ainsi qu’un projecteur restés accrochés au plafond laissent supposer que de nombreuses réunions se sont tenues dans ces lieux désormais vides.

Notre guide travaille pour un opérateur immobilier spécialisé en immeubles de bureaux. Il explique que l’entreprise qui louait ces bureaux depuis une dizaine d’années est partie et qu’ils vont déshabiller le bâtiment avant de le remettre en location : ce sera plus facile de trouver un nouveau locataire s’il peut aménager l’espace à sa guise et choisir des finitions adaptées à son image. En clair, ça veut dire qu’une entreprise en démolition va terminer de vider les lieux : faux-plafonds, luminaires, portes, parois vitrées, mobilier encastré, sanitaires, moquette, plancher technique… tout sera jeté au container.

Aussi aberrant que cela puisse paraître, cette situation n’est pas un cas isolé. Chaque jour à Bruxelles comme ailleurs, des tonnes de matériaux encore en parfait état sont mis au rebut et traités comme des déchets. Face à un tel gaspillage, il est difficile de ne pas imaginer d’autres voies de sortie pour ces matériaux. Comme d’autres promoteurs, architectes ou entrepreneurs, notre interlocuteur se demande comment faire pour qu’une partie de ces matériaux puissent être récupérés. A première vue, on est tenté de penser qu’il suffirait de les dévier de leur trajectoire vers le container et de les remettre en circulation. Sauf que…

Ce n’est pas si simple ! C’est même relativement complexe. Entre le moment où l’on repère un élément réutilisable dans un bâtiment qui va être transformé et le moment où ce même élément pourra être installé ailleurs, il y a toute une série d’étapes intermédiaires. Et quand on sait qu’à chaque étape, on se heurte à des obstacles juridiques, économiques, politiques et sociologiques, on comprend pourquoi sur les 10 millions de tonnes de matériaux évacués des chantiers tous les ans en Belgique, seulement 1% auront une seconde vie. Les 99% restant suivront les filières de traitement des déchets.

Malgré cet état de fait pour le moins désappointant, un tas de personnes et d’acteurs économiques souvent méconnus ont mis la récupération des matériaux de construction au centre de leurs activités. Ils sont revendeurs de pavés depuis trois générations, gérants d’entreprise à finalité sociale, retraités hyperactifs, jeunes sur-diplômés en bleu de travail… Ils ont à leur actif une manne de connaissances qui ne se retrouve dans aucun manuel et ils se sont mis au boulot bien avant que nos dirigeants ne parlent d’économie circulaire.

Le réemploi, quelle différence avec le recyclage ?

A ce stade de la réflexion, un prérequis s’impose : le réemploi N’EST PAS du recyclage. Pour le comprendre, prenons l’exemple d’une poutre en acier sur un chantier de démolition. Si elle suit la filière du recyclage, elle sera évacuée avec le reste de la ferraille. La poutre sera ensuite fondue dans des fours à 1600°C pour en refaire de l’acier ; une opération très énergivore. Dans le cas du réemploi, la poutre en acier sera démontée et conservée intacte. Par la suite elle pourra être remise en oeuvre telle quelle, après avoir éventuellement été nettoyée et vérifiée.

Le recyclage des déchets issus d’une démolition implique donc nécessairement de profondes transformations et une perte de valeur d’usage. Du bois sera transformé en aggloméré ou en copeaux, un rebord de fenêtre en pierre sera réduit en graviers et une barrière en fer forgé sera broyée, laminée, lavée, fondue et purifiée avant d’être transformée en matière première. A l’inverse, le réemploi permet d’éviter que ces matériaux ne deviennent des déchets et tend à conserver l’ensemble des qualités techniques et esthétiques qui les caractérisent. Il est donc possible de construire tout un immeuble avec des briques, des tuiles, des châssis, de l’isolant, du plancher ou du carrelage de réemploi.

A l’heure actuelle 95% des déchets de démolition sont recyclés en Belgique. Ce chiffre éloquent est le résultat des efforts menés ces vingt dernières années pour valoriser les déchets par le tri et le recyclage. On peut bien sûr s’en féliciter, mais on a trop vite fait l’apologie du recyclage sans questionner nos pratiques en matière de construction. Certes le recyclage permet de limiter la quantité de déchets incinérés ou mis en décharge et de diminuer l’exploitation des ressources naturelles, mais il a un coût énergétique non négligeable et surtout il ne permet pas de faire l’économie de matériaux neufs.

Or une autre réalité se cache derrière les produits neufs : leur fabrication engendre une montagne de pollution et de déchets. Par tonne de ciment produite, l’équivalent de 900 kg de CO2 est rejeté dans l’atmosphère. On estime qu’environ 70% de la facture environnementale liée à la construction d’un bâtiment neuf moyen est à imputer à la fabrication des matériaux utilisés. Dans le contexte actuel de crise écologique, le réemploi offre l’avantage d’épargner l’énergie nécessaire à la fabrication de produits neufs et de réduire significativement la quantité de déchets mis au rebut. De facto son impact en terme d’émission de gaz à effet de serre est moindre que le recyclage.

En 2008 l’Union Européenne a intégré cette donnée essentielle dans une directive qui hiérarchise les modes de traitement des déchets. Elle reprend l’échelle de Lansink qui préconise dans l’ordre : la prévention, le réemploi, le recyclage, l’incinération et la mise en décharge. Cette directive donne clairement la priorité aux modes de traitement les plus respectueux de l’environnement et encourage le réemploi.

Privilégier le réemploi nécessite de repenser dans sa globalité un système économique basé sur la production de biens destinés à être jetés quand ils ne sont plus utilisés. Parmi les idées qui ont émergé de cette nécessité, il en est une qui a réussi à s’imposer : l’idée d’une économie circulaire dans laquelle tout déchet peut être transformé en ressource. Poussé par la Fondation Ellen McArthur, ce concept d’une économie dans laquelle les produits et les matières conservent leur valeur et peuvent être réutilisés à l’infini, a séduit aussi bien les dirigeants de grandes multinationales que les décideurs politiques européens.

Largement mise en avant lors des récentes déclarations gouvernementales tant en Wallonie qu’en Flandre ou à Bruxelles, l’économie circulaire est prometteuse d’un avenir radieux. Ce modèle économique propose d’optimiser les ressources utilisées sans pour autant remettre en cause le système productiviste. S’il se développe, il permettrait de renforcer l’efficacité des entreprises, de créer de l’emploi et d’apporter une solution à la crise environnementale. Et on le voit depuis quelques années, des start-up en tout genre voient le jour, les appels à projets circulaires foisonnent, les repair-cafés et les ressourceries se multiplient et le mobilier en palette est devenu branché.

Dans la communication qui est faite autour de ces initiatives, on peut cependant regretter le peu d’informations à propos de ce qui préexistait à l’économie circulaire. Dans le secteur de la construction, on fait grand cas de ces entrepreneurs du futur, mais on fait moins souvent l’éloge de celles et ceux qui ont déjà éprouvé un modèle économique basé sur la circularité des matériaux. Lorsque le réemploi est présenté comme un secteur novateur, on tient rarement compte de ces entreprises qui existent pour certaines depuis des dizaines d’années ni de l’expérience qu’elles ont accumulé. Leurs témoignages regorgent pourtant d’informations de première main, utiles à tou·te·s celles et ceux qui remettent en question le modèle linéaire de production et de consommation.

Les multiples vies du grès

Fin des années 1960, M. Verhoeven père a acheté un vaste terrain à flan de colline dans le Condroz liégeois pour y entreposer et revendre des matériaux de récupération en tout genre. Au fil du temps son activité s’est concentrée autour des éléments de voirie et il s’est spécialisé dans le négoce de pavés, de dalles et de bordures de réemploi. Cette évolution en a entraîné une autre ; fort de son succès M. Verhoeven a pu s’équiper pour exploiter le gisement qu’il y avait sous le sol du site et en extraire du grès. Son entreprise, aujourd’hui connue sous le nom de Carrière de la Hazotte, propose depuis lors des produits neufs taillés sur place, en plus des pavés de réemploi qui représentent 85% de son chiffre d’affaire.

Nous visitons les lieux un jour de grisaille. Des monticules de pavés jalonnent le site et un bruit de machines et de pierres qui s’entrechoquent résonne de manière ininterrompue. Exposés au vent et au froid, deux ouvriers se tiennent debout et trient les pavés qui défilent sur un tapis roulant. Déchaussés lors de travaux de voirie, ces pavés proviennent de Belgique ou d’un pays limitrophe. Chaque pavé est rapidement inspecté et jeté sur un tas distinct en fonction de son calibre et du type de pierre. M. Verhoeven a pensé automatiser cette étape en s’inspirant des trieuses de pommes de terre dans l’industrie agro-alimentaire, mais il s’est avéré que pour cette tâche aucune machine ne pouvait se substituer à l’appréciation d’un ouvrier expérimenté.

A l’instar de nombreux métiers dans le secteur du bâtiment, les activités liées au réemploi requièrent beaucoup de main-d’œuvre et sont difficilement délocalisables. Démonter soigneusement, transporter, stocker, reconditionner et remettre en vente des éléments de construction, c’est du travail. Et en Belgique, le travail salarié coûte cher. Le prix de revente reflète cette réalité ; d’un matériau à l’autre la plus-value diffère, mais son prix doit au minimum couvrir les opérations préalables à sa remise en œuvre. C’est la raison pour laquelle contrairement à certaines idées reçues, un matériau de réemploi ne coûte pas nécessairement moins cher qu’un matériau similaire fraîchement sorti d’usine. En réalité, tout dépend de ce à quoi on le compare.

A la carrière de la Hazotte, un mètre carré de pavés de réemploi en pierre belge se monnaye entre 30 et 35 euros. C’est trois fois moins cher qu’un mètre carré de pavés neufs en grès du Condroz (qui coûte 95 euros), mais deux fois plus cher qu’un mètre carré de pavés neufs importés d’Inde (qui coûte 16 euros). Bon marché, parfaitement calibrés et faciles à poser, ces pavés indiens se sont imposés chez nous depuis une vingtaine d’années. Bon nombre de communes y ont recours pour l’aménagement de leurs trottoirs et de leurs espaces publics. Depuis quelques années, la Carrière de la Hazotte a ajouté ces pavés indiens à son catalogue, avant tout pour répondre à la demande des pouvoirs publics qui, pour des raisons budgétaires, optent pour des matériaux au meilleur prix.

Ces produits importés posent pourtant question. Les pavés Kandla, très appréciés et largement répandus chez nous, ont fait l’objet d’un reportage publié par le Standaard en 2015. L’article dénonce le travail des enfants à Budhpura, d’où proviennent 80% des pavés Kandla importés en Belgique. Des artisans taillent les pavés à la main en échange d’un salaire dérisoire, dans un environnement nocif pour leur santé. Très souvent leur famille et leurs enfants sont également mis à contribution. Pour les importateurs belges, il est impossible de connaître les conditions de production des pavés en provenance d’Inde, étant donné le nombre d’intermédiaires. Ils ont affaire à des fournisseurs indiens qui achètent les pavés à des commerçants locaux, qui se les procurent à leur tour auprès des familles.

Les conditions de fabrication opaques des pavés étrangers entrent pourtant rarement en ligne de compte lorsqu’il s’agit de choisir entre un produit neuf ou de réemploi. Pour les maîtres d’ouvrage publics, ce qui importe outre le prix, c’est qu’un produit soit assorti d’une documentation attestant de ses performances techniques. Or, bien souvent, les matériaux de réemploi ne disposent pas (ou plus) d’une telle documentation. Non qu’ils soient moins performants, mais parce que ces informations n’ont pas été établies au préalable. Pour M. Fennini, responsable client à la Carrière de la Hazotte, c’est une aberration que des commanditaires tels que le Service Public Wallon, exigent que des pavés qui ont déjà fait leurs preuves pendant plus de 100 ans soient soumis à une batterie de tests. Coûteux et compliqués à effectuer, on gagnerait à remplacer ces tests par des procédés sur mesure pour le réemploi.

Malgré tout le secteur du pavé de réemploi en Belgique est plutôt stable ; M. Finini, responsable client à la Carrière de la Hazotte, n’a pas observé de grande fluctuation de la demande ces quinze dernières années. Cela n’empêche qu’avec les trois autres principaux revendeurs de pavés du territoire, ils s’interrogent pour l’avenir. Ils ignorent quelle quantité de pavés anciens est encore enfouie sous l’asphalte ni quand arrivera le jour où le gisement de pavés belges de réemploi sera épuisé. D’autant plus difficile à prédire que nos pavés en grès et en porphyre ont la cote à l’étranger et que les exportations diminuent le stock disponible. Viendra aussi un moment où l’on commencera à démonter des voiries plus récentes. Que fera-t-on alors des pavés indiens ? Ça ne sera pas rentable pour eux de les récupérer, dès le moment où le coût lié au réemploi sera nécessairement plus élevé que le prix des mêmes pavés neufs sur le marché.

Pour ces revendeurs une question subsiste : quelle est la place du réemploi dans une économie de marché inondée par les produits importés, où les différences de coûts de production sont colossales ?

Le réemploi au service des plus démunis

Le point de vue de Roger sur cette question est sans équivoque, réemploi et rentabilité sont tout simplement incompatibles. Avec son ASBL Croisade Pauvreté Belgium, il se démène depuis plus de vingt-cinq ans pour récupérer des matériaux de construction et les commercialiser à des prix accessibles même aux plus démunis. Leur entrepôt de 2300 mètres carré, situé en périphérie de Namur, est constamment plein à craquer. Y sont amassés des centaines de châssis neufs dont les fabricants se débarrassent parce qu’une erreur de dimension ou de coloris ne permet plus de les écouler. Chez Croisade Pauvreté, on peut se les procurer pour 15% du prix neuf, à condition de disposer de temps et d’un mètre ruban.

Roger nous reçoit dans son bureau, une pièce en fouillis où chaque objet nous ramène à la lointaine époque où l’informatique n’existait pas. Son langage sans ambages et son épaisse chemise à carreaux forcent les traits de ce retraité à la santé de fer et l’énergie débordante. À 83 ans il assure la gestion quotidienne de l’ASBL et travaille bénévolement six jours sur sept. Une façon, dit-il, de garder la forme. Au bout de sa carrière dans une usine de maisons préfabriquées, lui et d’autres amis fraîchement pensionnés ont créé Croisade Pauvreté. Écœurés par la quantité de matériaux jetés dans le secteur de la construction d’une part et par la flambée des prix de l’immobilier d’autre part, ils ont voulu venir en aide aux personnes avec peu de ressources financières en proposant des matériaux très peu chers.

Sur le terrain qui jouxte le hangar sont entreposés pêle-mêle des tuiles, des briques, des couvre-murs, des bordures en pierre, une barrière en fer forgé… Tous des matériaux neufs ou de seconde main, selon qu’ils aient été récupérés sur un chantier de construction – surplus dont l’entrepreneur n’a pas l’utilité – ou sur un chantier de démolition. Des bénévoles de Croisade Pauvreté sont habilités à effectuer des travaux de déconstruction sélective dans des bâtiments voués à être démolis ou transformés. Toute une série de matériaux ont été déposés par des particuliers ou des entrepreneurs, mais très peu par des entreprises en démolition.

Actuellement seule une minorité de démolisseurs intègrent du réemploi sur leurs chantiers. Pourtant jusqu’au début du siècle dernier cette pratique était la norme et les bâtiments étaient démantelés plus qu’ils n’étaient détruits. Lorsque les fortifications moyenâgeuses d’une ville ou un édifice aussi imposant que l’ancien Palais de Justice de Bruxelles était démolis, le chantier se transformait en un vaste magasin de matériaux de réemploi en plein air. Les éléments constitutifs de l’édifice étaient démontés, triés, empilés et mis en vente. L’entrepreneur (à la fois démolisseur, revendeur et antiquaire) payait même une somme importante pour prendre en charge un chantier. L’opération restait cependant avantageuse, les bénéfices tirés de la vente des matériaux dépassant de loin les coûts liés au démantèlement.

La situation a depuis lors drastiquement changé 1 . L’industrialisation du secteur du bâtiment a profondément transformé notre rapport au bâti et les métiers qui y sont associés. Dès le début du 20ème siècle, la pression foncière s’est fait sentir et, pressés de rentabiliser leurs terrains, les propriétaires ont exigé que les démolitions s’effectuent dans des délais toujours plus serrés. La course à la vitesse avait commencé, entrainant une mécanisation accrue des chantiers de démolition. Après-guerre, la cadence s’est encore accélérée avec l’apparition des bulldozers et d’engins hydrauliques toujours plus sophistiqués. Cette période est aussi marquée par une augmentation des coûts salariaux, rendant la main d’oeuvre trop onéreuse pour justifier des opérations de réemploi. La logique s’était inversée : au lieu de rapporter de l’argent, la démolition d’un bâtiment représentait désormais un coût supplémentaire à charge du propriétaire.

Peu à peu relayé à la marge des pratiques du secteur de la construction, le réemploi a cependant continué de subsister sous diverses formes. Les années 1960 ont vu apparaître des revendeurs d’antiquités architecturales, recherchées pour leur caractère rustique et artisanal. Portiques en fer forgé, cheminées en marbre, dalles d’église en pierre… trouvent facilement acquéreur et se vendent à bon prix. Des filières stables se sont par ailleurs développées autour de la revente de matériaux plus génériques tels que les pavés, les briques pleines, les planchers, les radiateurs en fonte, le parquet ou les portes. Disponibles en grande quantité, ces matériaux peuvent être intégrés dans des projets architecturaux de plus grande envergure. Une autre catégorie de revendeurs, dont fait partie Croisade Pauvreté, proposent des lots épars de matériaux extrêmement variés, à des prix souvent bien en dessous du marché neuf.

Lors de notre visite, Roger insiste sur le fait que Croisade Pauvreté ne cherche pas à gagner de l’argent. Les bénéfices, s’il y en a, sont systématiquement reversés à d’autres associations. Son discours n’est pas du tout teinté d’environnementalisme mais il reflète surtout sa colère face aux politiques qui laissent faire la spéculation immobilière sans se préoccuper de la précarité que cela génère. Il déplore aussi rageusement que des matériaux neufs ou en bon état soient broyés en masse et sans vergogne. A travers l’action de Croisade Pauvreté, Roger conjure un système qu’il exècre. Il n’empêche qu’à 80 ans passé, il commence à fatiguer. Il cherche un successeur de sa trempe qui pourrait prendre les rennes de l’ASBL mais cela s’avère compliqué à trouver. Souvent des clients lui disent « Si vous n’étiez pas là, qu’est-ce qu’on ferait ? ». En attendant, il ne s’arrête pas.

Pros à tous les niveaux

Plusieurs conteneurs stationnent le long d’un immeuble de bureaux à deux pas de l’autoroute qui entre dans Bruxelles en provenance de Liège. Depuis trois mois et demi une équipe de 5 à 8 ouvriers met à nu ce bâtiment de 7.000 m². Mises à part la façade et la structure en béton, tout doit être évacué. Si de l’extérieur ce chantier a tout l’air d’une démolition standard, une fois à l’intérieur on s’aperçoit vite qu’il n’en est rien. L’entreprise en charge des opérations, la coopérative à finalité sociale Retrival, se démarque par son travail de démontage et de tri sélectif. Elle développe avec succès un modèle qui associe déconstruction, réemploi des matériaux, formation et insertion socioprofessionnelle.

Une fois par semaine Damien Verraver passe sur le chantier pour en suivre l’évolution. Depuis 2015 il est co-gérant de Retrival. Avant ça il a travaillé plusieurs années dans la gestion des déchets. Nous le suivons à travers les sept étages du bâtiment, déjà largement dénudés. Il passe en revue les matériaux qui ont été démontés en vue d’être réemployés. Près de l’entrée, des milliers de dalles de faux-plancher sont empilées en attendant d’être livrées à une entreprise parisienne qui les nettoie et les recalibre pour les remettre sur le marché. Plus loin, un stock de luminaires est destiné à un magasin de matériaux de réemploi. Tout comme les faux plafonds, les dalles de tapis, les ventilo-convecteurs, les cache-radiateur et une bonne partie des cloisons ont été démontés et vendus à des architectes, des entrepreneurs ou des revendeurs de matériaux.

Avant d’entreprendre un chantier de démolition, Retrival dresse un inventaire des éléments potentiellement réutilisables. Des photos et un bref descriptif des matériaux identifiés sont publiés sur Facebook et Instagram, qui servent d’interface pour la vente. Au démarrage du chantier, tout ce qui n’a pas trouvé acquéreur suivra les filières classiques d’évacuation des déchets (recyclage, incinération, décharge). Les lots de matériaux ayant suscité un intérêt transitent directement du chantier vers les acheteurs. Ce fonctionnement en flux tendu leur permet de faire l’économie du coût élevé du stockage, difficilement rentable pour des matériaux à faible valeur ajoutée. Selon les opportunités, la quantité d’éléments revalorisés fluctue d’un chantier à l’autre. Retrival a atteint un record cette année, lorsqu’elle a fait 27% de réemploi (en volume) dans un bâtiment de 2.000 m² dont tout sauf la façade et l’escalier devait être évacué.

Fondé en 1997 par Cockerill Sambre dans le bassin de Charleroi, Retrival avait pour principale mission de remettre en formation des ouvriers touchés par la crise du secteur sidérurgique. Il s’agissait dans un premier temps de déblayer les bâtiments qui abritaient les hauts fourneaux, en triant les câbles électriques, le bois et les autres matériaux qui s’y trouvaient. Depuis lors, Retrival a diversifié ses activités et s’est organisée en coopérative à finalité sociale. Elle a cependant conservé un volet de formation, puisqu’un tiers de ses 30 ouvriers suivent un programme de réinsertion professionnelle. Les deux autres tiers sont pour la plupart des anciens « stagiaires » devenus salariés. De plus en plus sollicités pour des chantiers de déconstruction, les gérants de Retrival se réjouissent qu’un nombre croissant d’acteurs soient conscientisés au réemploi.

Si les mentalités et les pratiques évoluent, il y a malgré tout encore du chemin à parcourir pour que le réemploi devienne la norme plutôt que l’exception. De nombreux professionnels du secteur plaident pour que les pouvoir publics s’emparent pleinement de la question. De la même manière que la généralisation du recyclage est le fruit d’une décision politique, il conviendrait de créer un cadre législatif favorable au réemploi. Soutenir la création d’entreprises dans ce domaine, rendre obligatoire l’inventaire des réutilisables avant démolition et la déconstruction sélective des bâtiments qui s’y prêtent, adapter la fiscalité pour alléger les charges liées à la main-d’oeuvre, intégrer le réemploi aux certifications environnementales, édicter un pourcentage minimal de réemploi dans les projets de construction… sont autant de mesures qui permettraient au réemploi de prendre de l’ampleuri.

Les marchés publics représentent aussi un bras de levier non négligeable. Si des clauses spécifiques au réemploi étaient intégrées au cahier des charges lors de marchés publics, le rôle des revendeurs et des opérateurs qui prennent en charge l’évacuation d’éléments réutilisables s’en trouverait renforcé. De telles dispositions engendreraient de surcroît la création d’emplois, étant donné les besoins humains requis par le secteur. Sur un chantier d’égale importance, la déconstruction peut impliquer jusqu’à 7 fois plus de main-d’oeuvre que la démolition ! Cela représente un fameux défi dans un pays comme la Belgique où le coût du travail est particulièrement élevé. Dans ce contexte, les entreprises à finalité sociale – qui par définition privilégient l’humain sur le capital – sont une réponse possible. L’expérience de Retrival tend à le prouver.

Au deuxième étage du bâtiment que nous visitons, des cloisons vitrées à double parois sont toujours en place. Damien Verraver nous explique qu’elles sont destinées au tout nouveau bâtiment que Retrival est en train de construire à Charleroi pour abriter leurs bureaux. Leur objectif est non des moindres : réaliser l’intégralité des aménagements intérieurs avec des matériaux de réemploi. Un exercice instructif pour l’entreprise, qui prend conscience des difficultés que cela implique. Des éléments qui paraissaient faciles à mettre en oeuvre s’avèrent être un casse-tête. Autant de défis techniques qu’ils vont devoir relever. L’occasion aussi de contribuer à construire une expertise en matière de remise en oeuvre de matériaux de réemploi. Indispensable et indissociable du travail de déconstruction, si l’on souhaite voir le secteur se développer.

Work in progress

Intégrer des éléments de réemploi dans un projet d’architecture est une démarche qui, par essence, n’est pas simple. Ces éléments ne correspondent en effet souvent pas aux standards en vigueur dans l’industrie de la construction qui s’appuie sur une offre constante et uniforme de matériaux. Autant pour l’architecte que pour l’entrepreneur, travailler avec des matériaux de récupération implique de repenser en profondeur les pratiques d’usage dans leur métier et d’acquérir de nouveaux réflexes. Cela vaut aussi pour nous les consommateurs, habitués à une esthétique homogène et standardisée. Plus qu’une simple question de choix de matériaux, le réemploi bouscule nos modes de production et de consommation.

Linked projects 1Déconstruction et réemploi

Convaincue qu’il est possible de faire bouger les lignes pour que le réemploi (re)trouve une place prépondérante dans notre économie, l’ASBL Rotor mobilise son énergie dans ce sens depuis plus de dix ans. L’un des objectifs poursuivis par cette organisation aux multiples visages est de faciliter le recours aux matériaux de récupération dans des projets de construction ou de rénovation. Pour cela, Rotor a créé Opalis, un guide online qui répertorie les revendeurs et les prestataires de services tels que la Carrière de la Hazotte, Croisade Pauvreté ou Retrival 2 . Arne Vande Capelle, ingénieur architecte fraîchement diplômé, fait partie de l’équipe qui a identifié, rencontré et décrit de façon détaillée chacun de ces opérateurs. Il revient sur cette expérience lors d’une entrevue dans l’ancienne usine Leonidas à Anderlecht, où Rotor a établi ses quartiers.

L’idée sous-jacente à ce guide en ligne est de faire le lien entre les revendeurs de matériaux et les professionnels du bâtiment et de rendre compte de ce qui existe en matière de réemploi. Dans cette optique, on y trouve également des projets architecturaux inspirants ainsi que de la documentation sur les matériaux de récupération les plus courants. Elaboré par étapes successives grâce à des financements publics, Opalis continue à élargir le spectre d’informations disponibles ainsi que le territoire qu’il recouvre. Initialement limitée à la Belgique, la cartographie des revendeurs s’étend désormais aux Pays-Bas et à la France voisine. Par ailleurs chaque rencontre et chaque visite permet à Rotor d’enrichir ses connaissances sur le secteur.

Arne fait remarquer que si l’existence d’un tel annuaire offre une meilleure visibilité aux revendeurs, il ne permet pas d’acheter des matériaux. Or un entrepreneur habitué à se fournir en produits neufs en quelques clics prendra difficilement le temps de contacter quinze revendeurs pour trouver un lot de carrelage. De nombreuses plateformes en ligne ont vu le jour ces dernières années et proposent des lots de matériaux de réemploi à vendre ou à échanger. Mais la plupart d’entre elles peinent à décoller ou brassent seulement des petites quantités de matériaux. De l’avis de Rotor, cette absence d’engouement est due au fait que ces offres ne vont pas de paire avec une plateforme physique qui permette de préparer les matériaux et de les stocker.Pour faciliter les opérations de vente des matériaux de réemploi, Rotor plaide pour la création d’un opérateur encré en milieu urbain qui jouerait un rôle d’interface à plusieurs niveaux. Un espace qui pourrait notamment servir de vitrine pour les fournisseurs de matériaux, presque toujours situés en dehors des villes, et offrir un service de dépôt-vente pour les petits lots disparates issus des travaux en ville. Une installation qui offrirait des solutions de stockage à court terme et permettrait de fournir un accompagnement et une expertise pour toutes les questions en lien avec le réemploi. Une telle infrastructure permettrait également d’effectuer les premières étapes de préparation des matériaux indispensables à leur remise en oeuvre.

Linked projects 2Opalis

Ce projet ambitieux, Rotor le nourrit de sa propre expérience. Dans l’ancienne usine de pralines, juste à côté des bureaux, on découvre des rayons de luminaires et de quincaillerie, du carrelage et du plancher en exposition, du mobilier et des éviers posés sur de grandes étagères métalliques oranges. Ce magasin au style singulier est la face visible de la société coopérative Rotor DC, un projet connexe à l’ASBL 3 . Depuis 2014 Rotor DC (pour Deconstruction & Consulting) s’est spécialisée dans le démontage et la revente de matériaux de finition modernes et contemporains. Portée à bout de bras par une équipe jeune et motivée, l’entreprise effectue tous les travaux liés au réemploi : démantèlement, remise en état, vente et mise en oeuvre des matériaux dans des projets d’aménagement.

Derrière un large comptoir, Cécile Guichard, chercheuse et designer de formation, raconte l’évolution et les innovations de la structure. Rotor DC nourrit l’ambition que de plus en plus de maîtres d’ouvrage et d’entrepreneurs aient recours au réemploi. Tout en étant au fait que pour y parvenir, de nombreux obstacles doivent encore être levés. Dans cette idée la coopérative a choisi de concentrer ses efforts pour reconditionner et mettre en valeur les matériaux proposés à la vente, de telle sorte qu’ils soient « prêts à l’emploi » et faciles à remettre en oeuvre. Des projets pilotes ont amené Rotor DC à se focaliser sur des gammes de matériaux spécifiques, tels que les carrelages et les luminaires, avec l’objectif d’atteindre une qualité qui se rapproche de leur équivalent neuf et de garantir l’offre la plus stable possible.

Le développement des activités de Rotor et de sa spin-off déconstruction laisse présager que l’horizon du réemploi est dégagé et prometteur. Cela dit, en six ans d’existence l’équipe de Rotor DC n’a pas manqué de se heurter aux limites de la pratique. Cécile, qui a suivi l’aventure dès ses débuts (sur les chantiers de déconstruction d’abord et comme co-gestionnaire du magasin ensuite), s’est penchée sur le problème de ce qu’elle nomme « les matériaux récalcitrants ». Exemples concrets à l’appui, elle nous explique que quantité d’éléments potentiellement récupérables dans nos bâtiments ne sont pas réutilisables. Parce que les normes de sécurité ont changé, parce que les usages ont évolué, parce que des substances toxiques sont désormais interdites, parce que l’esthétique d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier…

Linked projects3 Rotor DC: reuse made easy

L’idée d’une économie où les matériaux circulent à l’infini est une abstraction. L’équipe de Rotor n’en est pas moins convaincue de la nécessité de développer les activités liées au réemploi. Elle collabore notamment avec d’autres acteurs belges et européens pour approfondir les nombreuses questions que cela soulève. Lancé en 2018, le projet Facilitating the circulation of reclaimed building elements in Northwestern Europe rassemble des partenaires belges, français et anglais issus du milieu académique, scientifique ou acteurs de terrain 4 . Un travail de collecte d’informations devrait notamment déboucher sur une analyse statistique du secteur, de manière à lui donner plus de visibilité. Au total plus de 1500 fournisseurs de matériaux à travers quatre pays différent seront documentés. De quoi étoffer la galerie de portraits esquissée ici et illustrer la multitude d’activités, d’entreprises et de personnes qui font vivre le secteur du réemploi des matériaux de construction.

SOURCE : http://rotordb.org/en/stories/zone-deconstruire-petit-tour-dhorizon-du-reemploi-et-de-la-deconstruction

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