Les sports d’hiver en question

Et si pour une fois il y avait un « bon côté » au changement climatique ?

Et si on laissait la nature se régénérer dans les montagnes au lieu de continuer à artificialiser les espaces naturels ?

Et si, chacun dans la mesure de ses possibilités, contribuait à la sauvegarde de quelques pans de nature : faut-il rappeler que  30 % des terres sont à protéger en vertu  des accords signés à la COP15 sur la biodiversité à Montréal en décembre 2022 ? 

Et si on changeait vraiment nos comportements vis-à-vis des sports d’hiver ? Et si l’absence de neige sur les hauteurs ou les couts exacerbées de l’énergie pouvaient enfin faire réfléchir les fans de la glisse du bienfait pour la planète de changer un peu leurs habitudes ?

Un peu d’histoire et de géographie …

La montagne a de tout temps fasciné les humains.  Elle représente le calme, les paysages à couper le souffle, le bon air, la santé… Thomas Mann décrivait parfaitement ces sentiments dans son livre La Montagne Magique[i] en situant l’action dans un « sanatorium » pour personnes aisées sur les hauteurs de Davos. De nos jours c’est notamment dans le cinéma que sont mis en avant les sentiments qu’inspire la montagne et l’attachement à la nature de certains. Le film « Les Otto Montagne » Prix du Jury à Cannes en 2022[ii] est particulièrement remarquable à cet égard.

La montagne émerveille et attire depuis longtemps habitants et vacanciers amoureux de la nature. Pendant longtemps ils ont randonné, skié, campé en montagne ou séjourné dans des logements pré=existants. Leur empreinte écologique restait minime, ils respectaient la nature ……

Il faut dire que le nombres de personnes qui avaient le bonheur de profiter de ce petit paradis étaient plus limité qu’aujourd’hui. Le XXème siècle a permis à un plus grand nombre de fréquenter ces lieux comme de s’adonner aux sports d’hiver.

La suite on la connaît. Dès le milieu du XXè siècle les sports d’hiver sont devenus à la mode et « l’artificialisation » des sols de montagne a débuté !  Il a fallu défricher les sols, construire des pistes « de toutes les couleurs » (et non, le Bon Dieu n’a pas créé les montagnes avec des pistes toutes faites…). Les bulldozers abattaient les forêts, façonnaient les montagnes, tassaient les sols, ouvraient des voies d’accès, modifiaient les paysages …. Une belle affaire en perspective pour les promoteurs. A partir des années 1960 et surtout des années 1970 les stations de ski vont accueillir une société « moderne » dont le film « Les bronzés font du ski » fait une caricature sublime.

Difficile de généraliser pourtant. Toutes les chaines de montagne n’ont pas eu le même sort.

En Espagne (pays le plus montagneux d’Europe après la Suisse,) une bonne partie de la surface des massifs montagneux remarquables possède le statut d’espace protégé avec des règlementations très strictes concernant l’accès des personnes et la protection de la faune et de la flore.  C’est grâce aux mobilisations « musclées » (c’était encore sous Franco) des premières associations environnementales espagnoles au départ des années 1960 que cela a commencé et qu’aujourd’hui on peut randonner en admirant les reliefs glaciers de la Sierra de Gredos ou de la Sierra de Guadarrama.    Bien sûr, les mobilisations n’ont pas toujours réussi à stopper des projets invasifs. Les écologistes n’ont pas eu gain de cause lorsque la station de ski de Sierra Nevada (Grenade) a été choisie pour les championnats du monde de ski en 1996 et qu’il a fallu construire des infrastructures supplémentaire et… utiliser des canons à neige au cœur d’une Région, l’Andalousie, qui a des problèmes structurels de pénurie d’eau.

Le cas des Alpes est différent puisqu’il s’agit d’un massif partagé par plusieurs pays, avec notamment, des politiques et des législations différentes pour l’aménagement du territoire et la protection environnementale.

Du côté Français, un « Plan Neige » a été lancé dans les années 60 dans le but de développer de nouvelles stations de ski. Une des plus connues c’est Val Thorens, située à 2300 m d’altitude. Malgré l’opposition des écologistes, cette station sera construite dans le parc national de la Vanoise (Savoie) sur des glaciers aménagés afin d’en profiter pour faire du ski en été !! Tractations, contestations et travaux pharaoniques ont retardé la mise en route de Val Thorens mais l’ouverture de cette station a eu lieu en 1972[iii]. Depuis lors, la construction d’infrastructures de remontée mécaniques chaque fois plus performantes permet de skier y compris par temps de tempête…. (En 1982 le téléférique de la Cime Caron, le plus grand du monde, fonctionne et en 1990 des améliorations technologiques attirent les tour-opérateurs du tourisme de neige et des compétitions sportives mondiales.)

Epoustouflante cette utilisation de technologies toujours plus innovantes pour, en fin de compte, devoir se rendre à l’évidence qu’il n’y aura plus assez de neige pour continuer comme avant … « toujours plus».

L’avenir touristique des stations de montagne en débat ….

Selon la presse belge « Le besoin de réduire leur empreinte écologique(….) est l’enjeux majeur pour l’avenir des stations de ski » [iv] 

Mais les enjeux économiques sont énormes ! On peut comprendre que les premiers intéressés par la poursuite des activités de sports d’hiver soient les promoteurs et propriétaires des infrastructures existantes. 

Certains cherchent à poursuivre les activités traditionnelles à tout prix, notamment à Val Thorens, où l’on mise sur l’altitude exceptionnelle de la station (2300 m) et où on compte sur l’utilisation de la « neige de culture » pour allonger les périodes de ski au début et en fin de saison[v] . Rien ne dit que cela puisse suffire vu l’accélération du changement climatique tel que l’on a connue en 2022…

Ailleurs on recherche des alternatives rentables à l’économie en déclin du ski alpin, notamment le ski de fonds dont « la pratique combine un besoin de sport et de nature, de grand air et de balade… »[vi]. Quid de son impact environnemental ? Si le ski de fonds est en principe (un peu) moins agressif pour la nature, à petites doses, il peut avoir d’importants impacts environnementaux dans le cas de projets crées de toutes pièces et qui nécessitent d‘un minimum de nouvelles infrastructures (routes, parkings, loueurs de matériel, bâtiment d’accueils pour le public et les secouristes, etc).

Parmi ces projets, la transformation touristique du plateau de Cenise à Mont-Saxonnex (Haute-Savoie) rencontre une forte opposition des habitants, des élus et de tous ceux qui s’opposent à des nouveaux développements d’infrastructures[vii]. Ce  projet, encore à l’étude, vise à favoriser le ski de fonds sur le plateau de Cenise (1700 m) lequel est classé « espace naturel sensible ». Cette zone vierge bien connue des randonneurs, est devenue l’un des nouveaux symboles des tensions qui traversent les stations de montagne. Ce n’est pas un cas isolé, d’autres projets suscitent le rejet des populations locales, tels la construction d’une retenue collinaire, destinée à alimenter les canons à neige, (La Clusaz, Haute Savoie) ou la construction d’un tronçon de télécabine jusqu’à 3 600 mètres (La Grave, Hautes-Alpes).

L’opposition à tous ces projets montre à quel point l’opinion majoritaire est en train de changer. On constate que les habitants, les « gens du coin », s’impliquent et s’opposent à la poursuite de la destruction de leurs habitats de montagne. C’est nouveau et c’est très bien. Ce ne sont plus, comme par le passé, les maires et les sociétés de remontées mécaniques qui aménagent et construisent (des infrastructures) sans opposition, sans consultation.

Cet hiver, le manque de neige a forcé la mise à l’arrêt des infrastructures de ski alpin dans plusieurs stations de moyenne et basse montagne[viii]. Le phénomène était déjà arrivé, mais jamais avec une telle ampleur. Le domaine des Portes du Mont Blanc a été fermé, ainsi que plusieurs autres domaines dans le Jura et les Alpes. Conséquence : la sur-fréquentation des quelques pistes encore praticables et des problèmes logistiques pour permettre aux skieurs d’y accéder.  Comme quoi un problème remplace un autre….

Progressivement on se rend à l’évidence que beaucoup des activités de neige ont leurs jours comptés. Les responsables de plusieurs stations de ski françaises encouragent d’autres activités sportives (randonnée, course, VTT, , luge, raquettes… ) susceptibles de maintenir leur attrait touristique. Reste que l’empreinte écologique d’activités alternatives décidées dans l’urgence (climatique !) risque bien d’être aussi importante que celle des infrastructures anciennes ! [ix].  

Partir ou renoncer aux sport d’hiver, un dilemme éthique.

Et vous et tous ceux qui ont l’habitude de partir chaque année aux sports d’hiver :   qu’en pensez-vous ? que faites-vous et que comptez-vous faire après réflexion?  

« Faut-il revoir notre manière d’envisager les sports d’hiver ? », voilà une des questions posées à ses lecteurs dans une récente enquête réalisée par la Libre Belgique. Les premiers résultats publiés le vendredi 13 janvier 2023 montrent à quel point le sujet est sensible[x]. On note des témoignages bien contrastés, « les pour » et « les contre » se déchirent mutuellement.  

D’ores et déjà,  il est intéressant de lire certains des témoignages publiés dans la Libre Belgique  desquels nous vous proposons  quelques extraits en guise de conclusion.  

Partez-vous ou renoncez-vous aux sports d’hiver ?

  • « Oui, j’en ai marre des ecolos-gauchistes qui veulent nous priver de tout, et réduire tout le monde exactement au même train que l’on connaissait il y a un siècle (….) Le nivellement par le bas, non merci ! … ».(75 ans)
  • « Non, je ne vais plus aux sports d’hiver. Tout le monde est aujourd’hui conscient de l’impact en émissions de CO2 d’un séjour au ski, ou devrait l’être. Partir au ski c’est comme conduire un SUV ou aller dans un all-in en Tunisie. C’est afficher sans détour que l’on est soit ignorant (on ne comprend pas l’impact) ou égoïste (on le comprend mais on ne s’en soucie pas. (32 ans) »
  • « Non je ne vais plus aux sports d’hiver car c’est un loisir d’un autre temps et les stations de ski défigurent les montagnes… » (35 ans)
  • « Oui à 80% ( ?), nous partons encore aussi facilement (…) aujourd’hui qu’il y a dix ans (…) ces vacances nous procurent beaucoup de plaisir (….)La chose qui me freine le plus c’est le budget qui a fortement augmenté ces dernières années…. » (39 ans)
  • « Non, je ne pars plus. Même si j’admets apprécier la pratique du ski, il faut reconnaître que l’énergie nécessaire pour faire fonctionner une station (…) la production de neige artificielle ou encore pour préparer les pistes est colossale (….). Et de toute façon, construire des villages au milieu des montagnes, les chauffer en hiver et les laisser vides en été n’a aucun sens. » (46 ans)

En espérant que les informations fournies dans cet article puissent contribuer, ne fut-ce qu’un peu, à accroître la protection des écosystèmes de montagne… 

Paloma Agrasot, janvier 2023


[i] Thomas Mann, La Montagne Magique, 1924.

[ii] Les Otto Montagne, réalisé par Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen, Prix du Jury 2022, Cannes

[iii] « Comment est née Val Thorens, plus haute station d’Europe », Clemence Dascotte, Grand Angle, La Libre Belgique, Quid 7-13 janvier 2023

[iv]  id Val Thorens, Libre Belgique Quid 7-13 janvier 2023.

[v]  id Val Thorens, Libre Belgique Quid 7-13 janvier 2023.

[vi] « Depuis deux ans le ski nordique connaît un engouement sans précèdent » Je.GO. Le Monde,  23 décembre 2022

[vii] « Dans les Alpes, le ski de fonds de la discorde », Jessica Gourdon, Le Monde, 23 décembre 2022

[viii] « Dans les stations de ski, vivre sans la neige »Jessica Gourdon, Le Monde, 4 janvier 2023

[ix] Id Je.GO. Le Monde, 23 décembre 2022.

[x] « Partir ou renoncer aux sports d’hiver, un dilemme étique » Débats/dossier réalisé par Alice Dive. La Libre Belgique, 13 janvier 2023

2 commentaires sur « Les sports d’hiver en question »

  1. Merci paloma pour cet article.
    Dans la même veine, plusieurs communes ont décidé de remplacer cet hiver les patinoires sur glace par des pistes de rollers , tout aussi amusantes , mais moins fréquentées pourtant.
    Si la motivation était écologique et économique, j’espérais que l’on en profite pour pousser la réflexion plus loin et questionner sur l’absurdité des sports d’hiver « artificiels ». Hélas, bien peu ont eu ce courage, arguant d’un besoin « quand même » de pouvoir mettre de la couleur dans leur vie … !
    Continuons le « débat » !

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