DEPENDANCE DE L’EUROPE ET FAIBLESSE DE SA POLITIQUE STRATEGIQUE

1 . LA PRISE DE CONSCIENCE DES DEPENDANCES

Dès 2011, la  Commission européenne a publié une liste des dépendances de l’Union en matières premières critiques. (1) Cette liste complétée en 2020 compte désormais trente éléments (2). Cependant, cette initiative est restée relativement discrète et n’a guère engendré des réorientations de la politique européenne.

Avec la pandémie « covid19 », les Européens ont découvert que 40% des médicaments finis vendus en Europe et 80% des ingrédients actifs utilisés dans la pharmacie provenaient d’Inde et de Chine. (3)

Mais c’est surtout avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie que la problématique de la dépendance de l’Union européenne en énergie et en matières premières a pris consistance et est apparue au premier plan de l’actualité.

Lors du somment de Versailles, les 10 et 11 mars 2022, les chefs d’Etat et de gouvernement ont décidé

  • Qu’il fallait prendre «  des mesures décisives » pour construire la « souveraineté européenne » et réduire la dépendance stratégique de l’Union ;
  • Que cet effort devrait porter notamment sur les matières premières critiques, les semi-conducteurs, la santé, le numérique et les produits alimentaires ;
  • Que priorité devrait être donnée à se « défaire progressivement » de la dépendance aux importations de gaz, de pétrole et de charbon russes. (4)
  •  
  • LA DEPENDANCE EN ENERGIE FOSSILE

L’Union européenne a importé en 2020 près de 60% de l’énergie qu’elle a consommé, étant dépendante des importations à hauteur de 83% pour le gaz et 96% pour le pétrole brut.  Dans ce contexte, il est important de relever qu’un quart des besoins européens en énergie apparaissaient être assurés par la Russie : 41% pour le gaz, 36% pour le pétrole et 19% du charbon.  A noter aussi l’importance du gaz dans les bouquets énergétiques de certains Etats membres : jusqu’à 40% en Italie, sans parler de l’Allemagne (5)

  • LA DEPENDANCE EN MATIERES PREMIERES

Se passer des énergies fossiles pour des raisons stratégiques ou environnementales (atteindre la neutralité carbone en 2050) est loin de libérer  l’UE de toute dépendance. Les énergies renouvelables et autres innovations technologiques risquent de faire pencher la balance vers une forte dépendance en matières premières.

En effet, rien que pour la transition énergétique, on calcule que l’UE aura besoin dès 2030 de 35 fois plus de lithium, 26 fois plus de terres rares et 2 fois plus de nickel. L’augmentation prévisible concerne aussi d’autres métaux : + 33% d’aluminium, + 35% de cuivre,…(6)

Et, il est bon de savoir :(7)

          que la Russie :

  • est un des plus gros producteurs de nickel au monde (métal qui est l’un des ingrédients essentiels des batteries électriques ) ;
  • fournit près de 40 % du palladium mondial ( métal très utilisé pour les pots catalytiques des automobiles et dont la demande devrait croître avec le développement de la pile à combustible pour les voitures électriques) ;
  • représente 15 à 20 % des importations annuelles européenne d’aluminium ( métal très utilisé dans les technologies de la transition bas carbone comme les batteries ou les panneaux photovoltaïques)
  • est aussi un des principaux producteurs de cuivre.

Que l’Ukraine

  • possède un riche dépôt de lithium  qui se trouve dans le Donbass ;
  • possède aussi  la  2e réserve européenne de minerais de titane ; la 2e réserve mondiale de minerais de manganèse ;la 2e réserve mondiale de minerais de fer .
  •     

Que la Chine :

  • reste la maîtresse des terres rares avec une production mondiale de 80 % pour 37% des réserves mondiales  (terres rares qui servent en particulier à fabriquer les aimants permanents utilisés dans les moteurs électriques, les technologies numériques ou les éoliennes ) ;
  • est aussi un grand producteur de lithium ( après  l’Australie, le Chili et l’Argentine) ;
  • assure 89% du magnésium utilisé par l’automobile et l’électronique en Europe.

4. QUELLE POLITIQUE STRATEGIQUE EUROPENNE ?

A Versailles, les dirigeants européens ont appelé surtout à :

  • Assurer les approvisionnements par des partenariats stratégiques ;
  • Constituer des stocks stratégiques ;
  • Développer l’économie circulaire ;
  • Utiliser les ressources dont l’Europe dispose.

Pareilles orientations sont sans doute très rationnelles. Cependant,

  • il n’est pas évident qu’existent suffisamment de partenaires potentiels fiables pour remplacer la dépendance européenne actuelle et future par rapport aux importations russes  (sans parler de la malencontreuse substitution des approvisionnements russes par du  gaz de schiste américain);
  • la constitution de stocks stratégiques risque d’engendrer une montée des prix, notamment dans un premier temps au profit de la Russie ;
  • l’économie circulaire, souvent pratiquée uniquement comme du recyclage, ne permet de récupérer qu’une partie parfois très limitée  des matières déjà utilisées et avec beaucoup de dépenses d’énergie ;
  • l’ouverte de nouvelles mines en Europe (8) comporte d’importantes nuisances potentielles,  entre autres en ce qui concerne la biodiversité et les ressources en eau.

A vrai dire, la dépendance actuelle de l’Europe est immense et implique de développer, tant du point de vue de l’énergie que du point de vue des matières premières, des analyses approfondies sur les possibilités de réduire les besoins et donc la demande.

Or, l’axe de la sobriété fait terriblement défaut dans la stratégie européenne développée jusqu’à présent. Certes, il n’est pas évident de s’entendre sur le contenu et les limites d’une sobriété heureuse généralisée pour l’ensemble de la population européenne. (9) Il n’empêche qu’il est impératif d’adopter de nouvelles réglementations et de renforcer les décisions   européennes en faveur de la sobriété (ou « sufficiency »). A titre exemplatif, mentionnons quelques mesures pour lesquelles il nous semble urgent d’ouvrir le débat; ainsi (10) :

Pour la mobilité  

  • pénaliser fiscalement la plupart des transports à longue distance ;
  • créer des incitants pour le transfert des besoins de la voiture ou de l’avion  vers le rail ;
  • taxer le kérosène ;
  • favoriser les véhicules réduits en taille et en poids ;
  • généraliser une limite de vitesse sur route à 100km/h ;
  • soutenir tous  les modes de mobilité douce ;
  • multiplier les dimanches sans voiture ;
  • généraliser diverses pratiques de télétravail ; 

Pour l’alimentation

  • interdire diverses formes d’élevage industriel ;
  • sanctionner lourdement certains gaspillages alimentaires ( gestion des invendus ; gestion des déchets organiques) ;
  • créer des obligations de menus végétariens dans les cantines scolaires ;
  • créer une obligation de carafe d’eau gratuite dans les restaurants ;

Pour les produits technologiques

  • pénaliser sévèrement les gadgets ;
  • sensibiliser au développement de la sobriété numérique ;
  • sanctionner les pratiques d’obsolescence programmée ;
  • garantir l’allongement de la durée de vie,  notamment en intégrant un droit à la réparabilité ;
  • créer des obligations de « seconde main » ou de « reconditionné » en ce qui concerne les achats publics ;
  • favoriser les pratiques de consommation partagée ( buanderies collectives, repair-café, ressourceries,…) ;
  • interdire davantage diverses utilisations du plastique ;
  • interdire les écrans publicitaires ;
  • favoriser l’économie de la fonctionnalité consistant à vendre ou louer un usage plutôt qu’un bien ;   

Pour la construction 

  • développer davantage les incitants financiers et autres pour la rénovation et l’isolation ;
  • favoriser les logements de taille modeste.

A vrai dire, le développement de l’Europe s’est toujours fait en partie sur base de ressources naturelles extérieures ; il ne peut échapper à une certaine interdépendance mondiale : il s’agit donc de rationnaliser et diversifier nos dépendances en intégrant la sobriété comme axe politique majeur.

Ceci dit, même si toutes les mesures que nous venons de mentionner venaient à être adoptées au niveau de l’UE – on peut rêver-, nous craignons que cela ne soit pas suffisant : un véritable cri d’alerte doit être lancé par les institutions européennes, compris par l’immense majorité des citoyens et suivi d’une transformation radicale de leur mode de vie !

  • COM (2011)0025
  • COM(2020)474
  • Rapport de Monica Amaouche-Recchia et Justine Ducretet-Pajot, Fondation Robert Schuman, 2022
  • https://presidence-francaise.consilium.europa.eu/fr/actualites/declaration-de-versailles-10-et-11-mars-2022
  • https://presidence-francaise.consilium.europa.eu/fr/actualites/declaration-de-versailles-10-et-11-mars-2022
  • Liesbet Gregoir, KU Leuven : https://fr.businessam.be/ la –transition-énergétique-fonce-dans- un mur
  • Marina Fabre Soundron –Novethic , 2 mars 2022 et Liesbet gregoir précit.
  • A cet égard, on peut relever que « l’Alliance européenne pour les matières premières » ( lancée par la Commission en 2020) a déjà identifié 14 projets miniers pour exploiter des terres rares sur le territoire européen. Tandis que «  l’Alliance européenne pour les batteries » ( initiée en 2017) vise a fournir d’ici à 2025 80% du lithium à partir de sources européennes.
  •  Voir l’Université collaborative organisée par Arnaud DEFLORENNE et en particulier des exposé de Grégoire Wallenborn et Phillipe Roman
  • Ces propositions sont très largement inspirées par Jean-Marc JANCOVICI ; voir aussi la publication « Sobriété » du Vif-l’Express  n° 3696 en date du 5 mai au 11 mai 2022

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